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lundi 17 janvier 2005

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Reportage spécial
Journal d’un stagiaire dans l’ambulance 296
Par Joey Olivier - Journal L'annonceur 

À chaque jour dans le Bas-Richelieu, des patients ont besoin d’être transférés d’un hôpital à l’autre, des drames humains surviennent, des accidents ont lieu et des gens ont besoin de soins. Les ambulanciers d’Ambulance Richelieu sont alors appelés sur les lieux pour faire la différence. Au Québec, le premier rôle de l’ambulancier est de stabiliser le patient et le transporter, mais les capacités humaines de ces intervenants jouent également un rôle qui dépasse les techniques de soins. Que ce soit pour réconforter une personne âgée inquiète d’une douleur anormale ou faire face au pire, comme dans des accidents majeurs, les techniciens ont peu de temps pour réagir et doivent le faire avec les effectifs en place. 

Dans les régions périphériques aux grands centres comme Montréal ou Trois-Rivières, le contexte de travail est bien différent puisque plusieurs risques comme les routes rurales, les usines, les équipements agricoles, les véhicules motorisés et les cours d’eau font souvent de nombreuses victimes. Pour véritablement comprendre leur travail au quotidien, comprendre les enjeux régionaux de la santé et vous dresser un portrait clair de la situation préhospitalière en région, j’ai suivi le temps d’un quart de travail les véhicules numéros 296 et 295 durant un peu plus de neuf heures. Voyez alors ce qu’est une journée dans leur vie, une journée dans la peau de ce que l’on appelle un TA, pour technicien ambulancier. Pour les besoins du reportage, je suis considéré et présenté aux patients comme un stagiaire. Il arrive à l’occasion que des étudiants suivent les ambulanciers dans leur travail. J’ai donc eu accès à toutes les interventions. Il faut cependant rappeler qu’aucun nom de patients n’est divulgué dans ce reportage. 

7h45 : arrivée à la caserne

Pour cette journée, je suis jumelé avec deux ambulanciers d’expériences, soit Jacques Sévigny qui cumule 27 années d’expérience et Mario Péloquin, 18 ans de service. C’est Jacques qui m’accueille à la caserne pour vérifier l’équipement et Mario se joint à nous quelques minutes après pour faire la vérification du matériel et s’assurer que le véhicule soit prêt à partir. Aujourd’hui, les deux hommes sont en service de 8 h à 20 h. C’ est un quart de travail normal d’être en service durant 12 heures pour un ambulancier. Une fois l’inventaire fait, le véhicule vérifié, nous partons de la caserne et Mario informe la répartitrice que nous sommes disponibles pour prendre le premier appel de la journée. Elle nous assigne alors le secteur Tracy. Le jour, il y a trois véhicules pour couvrir le territoire du Bas-Richelieu.  

9h00 : premier appel

Notre premier appel est un transfert urgent de l’Hôtel-Dieu de Sorel à L’hôpital Saint-Luc de Montréal. On doit transporter une dame ayant déjà présenté des troubles cardiaques et elle éprouvait à nouveau des douleurs à la poitrine. Elle devait alors subir une deuxième coronarographie, un test permettant de vérifier l’état des artères du cœur. Une fois à l’unité de soins intensifs de l’Hôtel-Dieu, les infirmières informent les ambulanciers de l’état de la dame en spécifiant que la dame en question est anxieuse. Il faudra donc que les ambulanciers en tiennent compte, c’est Jacques qui intervient le premier puisqu’il assistera, avec l’infirmière accompagnatrice, la patiente tout au long du voyage. Pour détendre l’atmosphère, il lance quelques blagues – appropriés je dois dire — afin de détendre la patiente âgée de 80 ans. « Voulez-vous venir faire un tour avec un beau jeune homme Mme X. On va aller magasiner ensemble à Montréal et courir les magasins toute la journée, » a lancé Jacques à la dame qui afficha un large sourire. La patiente installée et son état étant stable, nous étions prêts à faire le transfert. Départ de Sorel-Tracy : 9 h 38. 

Pourquoi ils sont devenus ambulanciers?

Assis à l’avant avec Mario, le temps du transfert en direction de Montréal, j’ai profité de l’occasion pour discuter de son histoire alors que Jacques et l’infirmière étaient à l’arrière. « Lorsque j’étais jeune, j’étais sauveteur et je peux dire que j’ai toujours été porté à aider les autres. J’ai également occupé un poste de camionneur pendant huit ans, mais mon patron me reprochait d’être souvent en retard lors de mes transports. En fait, c’est que j’arrêtais toujours sur les accidents de la route pour aider les victimes et c’est ce qui retardait mes livraisons, » a déclaré Mario Péloquin. Quant à Jacques, il a suivi une formation en 1978, une formation de 150 heures à l’époque : « Je travaillais en éducation physique avant, mais je trouvais le travail monotone. Ce qui me stimule encore et toujours d’être ambulancier, c’est que l’on ne sait jamais comment va se dérouler notre quart de travail. » Jacques a également souligné que les ambulanciers de sa génération ont dû s’adapter énormément depuis le début de cette profession au Québec : « Avant, les ambulanciers servaient uniquement au transport tandis qu’aujourd’hui, on peut donner plus de soins au patient pour le stabiliser. Ce qui signifie que les ambulanciers ont dû s’adapter à de nouveaux équipements et nous sommes toujours en formation continue. » a-t-il ajouté. Par ailleurs, Jacques revient d’une formation puisque les ambulanciers devront bientôt évaluer les patients décédés depuis plusieurs heures et annoncer à la famille qu’ils ne peuvent plus faire de manœuvre. Une tâche qui risque d’être délicate, c’est pourquoi les ambulanciers doivent tous être à l’affût des nouvelles techniques d’intervention. 

Arrivée à Saint-Luc

Nous voilà au Centre hospitalier de Saint-Luc, situé au centre-ville de Montréal, et le transport a eu lieu sans complications. La patiente a dormi et les infirmières l’ont pris en charge. Le travail des ambulanciers s’arrête ici pour l’instant et, sur le chemin du retour, j’en profite pour interroger les deux hommes sur leurs nombreuses années d’expérience… 

Comment se perçoivent-ils dans leur travail?

« Notre rôle est un maillon important dans les interventions préhospitalières. On a un contact très direct avec les patients et on est également confronté à divers problèmes sociaux. On doit rassurer le patient, s’assurer que son état est stable, » a déclaré Jacques. Quant à Claude, il rappelle que les ambulanciers n’interviennent pas seulement dans des cas extrêmes : «  Ce n’est pas toujours du sang et des cas extrêmes. Nous avons une dimension psychosociale dans notre travail. Par exemple, les cas de psychiatrie demandent beaucoup de communication. On peut parfois passer beaucoup de temps avec un patient pour le convaincre de venir se faire soigner, » a-t-il mentionné. « Je déteste lorsque les gens me perçoivent seulement comme un transporteur, c’est une insulte pour un ambulancier d’être considéré ainsi ! On est plus que cela, » a ajouté Jacques.  

L’appel le plus difficile de leur carrière ?

Cette question était inévitable. Ils sont formés, endurcis et bien préparés à toutes éventualités, mais ils demeurent humains. Quel a été votre pire appel ? Celui qui vous a marqué le plus. Pour Jacques, c’est lorsqu’il fut appelé sur un accident d’auto impliquant trois victimes il y plusieurs années. Sur les lieux, il n’y avait que deux personnes dans la voiture et il dû, avec les policiers et sa collègue de l’époque, chercher la troisième victime. Lorsqu’ils découvrirent le corps, il était complètement sectionné en deux parties. « Cet appel était très contextuel, c’est-à-dire que le degré de panique des individus, le fait que l’on ne savait pas ce qui était arrivé vraiment. Je dois avouer que ça ressemblait à une scène de film d’horreur lorsqu’on a retrouvé le corps de la troisième victime. Par ailleurs, ma partenaire a démissionné de son poste après cet appel, » a expliqué Jacques. Comme l’ont expliqué les deux ambulanciers, il arrive que des techniciens abandonnent leur emploi après des appels du genre. Par exemple, ils me racontaient qu’un nouveau technicien dans le passé a eu comme premier appel un accident majeur sur la 122 dans lequel cinq personnes ont perdu la vie. Ce nouveau a démissionné après cela. De manière générale, ce sont les appels impliquant les enfants qui sont les plus difficiles pour eux, c’est d’ailleurs un appel impliquant un enfant de 10 ans qui a le plus marqué Mario : « Lors de cet appel, on ne s’attendait pas au pire puisqu’il devait s’agir d’une chute. Lorsque l’on est arrivé sur les lieux, on a découvert que le patient avait eu un grave accident avec un appareil agricole. Je vous épargne les détails… mais ils ont dû agir très rapidement pour que la mère qui arrivait sur les lieux ne tombe pas en état de choc. On avait alors pansé les multiples lacérations afin que la mère puisse accompagner l’enfant, » a expliqué Mario. Dans la description, j’omets de détailler l’accident par respect pour la jeune victime qui se porte très bien aujourd’hui. Grâce à cette intervention, le jeune garçon a survécu.  

Les contextes les plus stressants pour les ambulanciers…

Tous s’entendent pour dire que les accidents impliquant les enfants sont les contextes les plus stressants pour les ambulanciers : « Aussitôt que nous recevons un appel impliquant un enfant, l’adrénaline monte à tout coup, » ont admis les deux hommes. Il y a également lorsque les patients ont des blessures très graves : « Dans ces cas, on sait très bien, que le patient a immédiatement besoin de soins et qu’il faut faire vite. Il faut être allumés! » de dire Jacques. Il y a également quelques fusillades à l’époque où les motards criminalisés étaient très présents dans le centre-ville de Sorel : « Il faut garder son sang-froid lorsqu’on entre dans un bar et qu’une fusillade a eu lieu. Bien souvent, on savait très bien qu’il s’agissait d’un règlement de compte, mais il fallait évaluer, stabiliser et agir, » a confié Jacques. Le technicien comptant 27 années de service a également connu une explosion majeure qui avait eu lieu à l’usine Atlas où il avait dû soigner une connaissance : « Il peut arriver qu’on « tombe » sur une personne que l’on connaît. C’est ce qui est arrivé lorsque j’ai dû intervenir sur cet accident et je peux te dire qu’il y a une différence lorsque le patient t’appelle par ton prénom ! » a conclu Jacques Sévigny. 

11 h 30 : deuxième appel

Le deuxième appel du 296 est un autre transfert de Sorel-Tracy à Montréal. Je décide alors de quitter pour suivre le camion 295. Les deux doyens ont qualifié cette équipe de « recrue de l’année ». Ces recrues sont Joans Coll et Jean-Phillippe Matteau, deux ambulanciers, âgés dans la trentaine. 

Le 295 : un camion occupé!

Les deux jeunes ambulanciers en étaient à leur quatrième appel en quatre heures de service lors de mon arrivée. De plus, aussitôt assis dans le camion, on était déjà en direction pour répondre à une dame âgée éprouvant une douleur au bras. Arrivé sur les lieux, Jean-Phillippe s’est chargé de poser les questions à la dame avec un ton calme et rassurant. Où se situe la douleur? Quels médicaments avez-vous? Faites-vous de la haute pression? Depuis combien de temps la douleur est-elle présente? Etc. Après cette intervention de cinq minutes, ils ont escorté la dame qui avait effectivement la main très enflée sur la civière et on se dirige vers l’Hôtel-Dieu de Sorel. « Dans les cas où il y a des personnes âgées, il faut être prêt à les dorloter, les rassurer et penser à ce qu’ils soient confortables et en confiance d’aller à l’hôpital, » a expliqué Joans après cet appel. D’ailleurs, les personnes âgées sont nombreuses à faire appel aux ambulanciers et Joans et Jean-Phillippe en sont conscients : « Ceux qui veulent devenir ambulanciers pour faire seulement des appels de traumas ne sont pas à leur place. Il faut aimer travailler avec les personnes âgées, » ont-ils expliqué. Aussitôt sorti du stationnement de l’Hôpital, un autre appel… 

14 h 00 : Gyrophare et sirène!

Le prochain appel est une priorité 2 , ce qui signifie qu’il s’agit d’un transport urgent nécessitant un délai d’intervention très rapide. Le patient est un homme âgé avec des antécédents cardiaques et il éprouvait des douleurs à la poitrine. Arrivée sur les lieux, Jean-Phillippe pose plusieurs questions à l’homme qui éprouve de la difficulté à respirer. L’homme en question disait avoir fait une crise cardiaque à la veille de Noël, avoir été traité à Montréal pour ensuite revenir chez lui. Il souhaitait ainsi mourir avec les siens. Les ambulanciers ont alors fait les vérifications habituelles (rythme cardiaque, test respiratoire, etc.) pour ensuite sortir l’homme sur la civière. La femme étant assise à l’avant, j’ai alors pris place à l’arrière avec Jean-Phillippe et le patient. Dès le moment où l’ambulance a démarré, Jean-Phillippe n’a pas cessé de discuter avec l’homme puisqu’il somnolait. Dans ces cas, il ne faut surtout pas que le patient dorme! C’est pourquoi Jean-Phillippe a demandé à l’homme, sur une échelle de 1 à 10, à quel point il ressentait de la douleur dans la poitrine. En ce moment, cinq sur dix et la nuit dernière, huit sur dix. Juste avant, Jean-Phillippe m’avait expliqué qu’une douleur intense la nuit au thorax n’était pas bon signe puisqu’un patient en repos complet qui éprouve des douleurs signifie que le cœur a de la difficulté à remplir son rôle. Une fois rendu à la salle de triage, Jean-Phillippe a dressé un portrait de la situation à l’infirmière à l’accueil. Une fois le patient pris en charge, on quitte pour la caserne. Les deux jeunes ambulanciers ont terminé leur quart de travail et ils me déposent à la caserne où je rejoins le camion 296, c’est-à-dire la même équipe qu’en matinée. 

15 h 00 : il faudrait bien dîner !

Comme Jacques et Mario qui revenaient d’un deuxième transfert à Montréal, je n’avais pas encore dîné. Quoi de plus réel pour un journaliste que de vivre l’expérience jusqu’au bout. On a alors demandé à la répartitrice un 09, c’est-à-dire une pause. Il faut cependant rappeler que le camion 296 devenait le seul en service puisqu’avec le départ du 295, il avait deux camions en service. Nous espérions alors manger! Au restaurant, les deux hommes d’expériences me signalent qu’il faut prendre un mets qui se prépare et qui se déguste tout aussi rapidement. Comme s’ils savaient que nous n’aurions pas une heure pour manger! Il s’est écoulé cinq minutes entre le choix de mon « cheeseburger » et le moment où je le mange. Après cinq minutes d’ingestion, je déguste un dessert. Qu’entendons-nous à la radio : « centrale pour 296… ». C’est reparti ! 

15 h 15 : priorité 1!

Nous voilà en direction pour une priorité 1 (appel le plus urgent sur la liste de priorités). Il s’agit d’une sexagénaire diabétique qui présente des problèmes d’orientation. À notre arrivée, plusieurs membres de la famille sont présents, c’est pourquoi Jacques prend soin de questionner l’entourage en plus de la patiente. Par la suite, pour vérifier s’il y a un accident vasculaire cérébral (AVC) chez la dame, Jacques fait le test de Cincinnati. Ce test se fait en trois étapes. Jacques a alors demandé à la dame de sourire afin de vérifier les muscles faciaux. Ensuite, il a demandé à la dame de lever ses bras devant elle, ce qu’elle fit avec succès et finalement il lui demanda de dire : « Le ciel est bleu à Cincinnati ». La patiente a donc réussi le test avec succès, ce qui a semblé rassurer la famille. Ce test est très simple, mais il a permis à Jacques de vérifier s’il la patiente présentais des signes graves de paralysie ou d’hémorragie cérébrale. Une fois assis dans l’ambulance, Jacques a posé des questions qu’il avait déjà posées auparavant. Cette démarche visait à vérifier le degré de confusion de la patiente. Par exemple, la patiente se rappelait du déroulement exact de sa journée, mais elle pensait que l’on était mardi alors que nous étions vendredi. C’est pourquoi Jacques a reposé sa question et il a soufflé la réponse. Il m’a ensuite regardé pour me faire signe que la dame allait bien. Il m’a expliqué par la suite qu’il peut arriver pour un diabétique de paralyser temporairement sans qu’il n’y ait de conséquence, mais il ne faut pas prendre de chance. 

17 h 00 : La journée se termine pour moi… mais pas pour eux!

Après cet appel, voilà que la journée s’achève pour moi. Ce fut une journée bien remplie. Quant à Jacques Sévigny et Mario Péloquin, ils poursuivaient jusqu’à 20 h. Durant cette journée, ils auront eu que quelques minutes pour dîner. Ce qui rend ce métier particulier, c’est qu’aujourd’hui tous les patients de l’ambulance 296 ont été des personnes âgées qui avaient besoin d’être stabilisées, sécurisées et transportées. Demain ? Peut-être auront-ils à aller sur les lieux d’un terrible accident, ce qui arrive régulièrement dans ce métier. Les ambulanciers doivent être alertes et agir automatiquement, mais aussi prendre le temps de mettre les patients en confiance. C’est un peu tout cela être ambulancier. Un métier que peu de gens sont en mesure de pratiquer, mais un métier qui passionne autant Joans et Jean-Phillippe qui débutent leur carrière que Mario et Jacques après plusieurs années. 

Ils ont terminé leur soirée avec une intervention majeure!

Au moment de mettre sous presse, Jacques m’a fait parvenir un courriel pour me raconter que son équipe, après mon départ, avait été sur une priorité 1 alors qu’un homme était en douleurs cardiaques importantes. Jacques a la formation nécessaire pour administrer cinq médicaments et cette intervention a justement nécessité une médication. Résultat de l’intervention : « un succès! » m’a confirmé Jacques.

10 -4 ! 

Merci aux techniciens ambulanciers d’Ambulance Richelieu pour leur transparence et leur générosité.

Collaboration


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