Reportage spécial
Journal d’un stagiaire dans l’ambulance 296
Par
Joey Olivier - Journal L'annonceur
À chaque jour dans le Bas-Richelieu, des patients ont
besoin d’être transférés d’un hôpital à l’autre, des drames humains
surviennent, des accidents ont lieu et des gens ont besoin de soins.
Les ambulanciers d’Ambulance Richelieu sont alors appelés sur les
lieux pour faire la différence. Au Québec, le premier rôle de
l’ambulancier est de stabiliser le patient et le transporter, mais
les capacités humaines de ces intervenants jouent également un rôle
qui dépasse les techniques de soins. Que ce soit pour réconforter
une personne âgée inquiète d’une douleur anormale ou faire face au
pire, comme dans des accidents majeurs, les techniciens ont peu de
temps pour réagir et doivent le faire avec les effectifs en place.
Dans les régions périphériques aux grands centres
comme Montréal ou Trois-Rivières, le contexte de travail est bien
différent puisque plusieurs risques comme les routes rurales, les
usines, les équipements agricoles, les véhicules motorisés et les
cours d’eau font souvent de nombreuses victimes. Pour véritablement
comprendre leur travail au quotidien, comprendre les enjeux
régionaux de la santé et vous dresser un portrait clair de la
situation préhospitalière en région, j’ai suivi le temps d’un quart
de travail les véhicules numéros 296 et 295 durant un peu plus de
neuf heures. Voyez alors ce qu’est une journée dans leur vie, une
journée dans la peau de ce que l’on appelle un TA, pour technicien
ambulancier. Pour les besoins du reportage, je suis considéré et
présenté aux patients comme un stagiaire. Il arrive à l’occasion que
des étudiants suivent les ambulanciers dans leur travail. J’ai donc
eu accès à toutes les interventions. Il faut cependant rappeler
qu’aucun nom de patients n’est divulgué dans ce reportage.
7h45 : arrivée à la caserne
Pour cette journée, je suis jumelé avec deux
ambulanciers d’expériences, soit Jacques Sévigny qui cumule 27
années d’expérience et Mario Péloquin, 18 ans de service. C’est
Jacques qui m’accueille à la caserne pour vérifier l’équipement et
Mario se joint à nous quelques minutes après pour faire la
vérification du matériel et s’assurer que le véhicule soit prêt à
partir. Aujourd’hui, les deux hommes sont en service de 8 h à 20 h.
C’ est un quart de travail normal d’être en service durant 12 heures
pour un ambulancier. Une fois l’inventaire fait, le véhicule
vérifié, nous partons de la caserne et Mario informe la répartitrice
que nous sommes disponibles pour prendre le premier appel de la
journée. Elle nous assigne alors le secteur Tracy. Le jour, il y a
trois véhicules pour couvrir le territoire du Bas-Richelieu.
9h00 : premier appel
Notre premier appel est un transfert urgent de l’Hôtel-Dieu
de Sorel à L’hôpital Saint-Luc de Montréal. On doit transporter une
dame ayant déjà présenté des troubles cardiaques et elle éprouvait à
nouveau des douleurs à la poitrine. Elle devait alors subir une
deuxième coronarographie, un test permettant de vérifier l’état des
artères du cœur. Une fois à l’unité de soins intensifs de l’Hôtel-Dieu,
les infirmières informent les ambulanciers de l’état de la dame en
spécifiant que la dame en question est anxieuse. Il faudra donc que
les ambulanciers en tiennent compte, c’est Jacques qui intervient le
premier puisqu’il assistera, avec l’infirmière accompagnatrice, la
patiente tout au long du voyage. Pour détendre l’atmosphère, il
lance quelques blagues – appropriés je dois dire — afin de détendre
la patiente âgée de 80 ans. « Voulez-vous venir faire un tour avec
un beau jeune homme Mme X. On va aller magasiner ensemble à Montréal
et courir les magasins toute la journée, » a lancé Jacques à la dame
qui afficha un large sourire. La patiente installée et son état
étant stable, nous étions prêts à faire le transfert. Départ de
Sorel-Tracy : 9 h 38.
Pourquoi ils sont devenus ambulanciers?
Assis à l’avant avec Mario, le temps du transfert en
direction de Montréal, j’ai profité de l’occasion pour discuter de
son histoire alors que Jacques et l’infirmière étaient à l’arrière.
« Lorsque j’étais jeune, j’étais sauveteur et je peux dire que j’ai
toujours été porté à aider les autres. J’ai également occupé un
poste de camionneur pendant huit ans, mais mon patron me reprochait
d’être souvent en retard lors de mes transports. En fait, c’est que
j’arrêtais toujours sur les accidents de la route pour aider les
victimes et c’est ce qui retardait mes livraisons, » a déclaré Mario
Péloquin. Quant à Jacques, il a suivi une formation en 1978, une
formation de 150 heures à l’époque : « Je travaillais en éducation
physique avant, mais je trouvais le travail monotone. Ce qui me
stimule encore et toujours d’être ambulancier, c’est que l’on ne
sait jamais comment va se dérouler notre quart de travail. » Jacques
a également souligné que les ambulanciers de sa génération ont dû
s’adapter énormément depuis le début de cette profession au Québec :
« Avant, les ambulanciers servaient uniquement au transport tandis
qu’aujourd’hui, on peut donner plus de soins au patient pour le
stabiliser. Ce qui signifie que les ambulanciers ont dû s’adapter à
de nouveaux équipements et nous sommes toujours en formation
continue. » a-t-il ajouté. Par ailleurs, Jacques revient d’une
formation puisque les ambulanciers devront bientôt évaluer les
patients décédés depuis plusieurs heures et annoncer à la famille
qu’ils ne peuvent plus faire de manœuvre. Une tâche qui risque
d’être délicate, c’est pourquoi les ambulanciers doivent tous être à
l’affût des nouvelles techniques d’intervention.
Arrivée à Saint-Luc
Nous voilà au Centre hospitalier de Saint-Luc, situé
au centre-ville de Montréal, et le transport a eu lieu sans
complications. La patiente a dormi et les infirmières l’ont pris en
charge. Le travail des ambulanciers s’arrête ici pour l’instant et,
sur le chemin du retour, j’en profite pour interroger les deux
hommes sur leurs nombreuses années d’expérience…
Comment se perçoivent-ils dans leur travail?
« Notre rôle est un maillon important dans les
interventions préhospitalières. On a un contact très direct avec les
patients et on est également confronté à divers problèmes sociaux.
On doit rassurer le patient, s’assurer que son état est stable, » a
déclaré Jacques. Quant à Claude, il rappelle que les ambulanciers
n’interviennent pas seulement dans des cas extrêmes : « Ce n’est
pas toujours du sang et des cas extrêmes. Nous avons une dimension
psychosociale dans notre travail. Par exemple, les cas de
psychiatrie demandent beaucoup de communication. On peut parfois
passer beaucoup de temps avec un patient pour le convaincre de venir
se faire soigner, » a-t-il mentionné. « Je déteste lorsque les gens
me perçoivent seulement comme un transporteur, c’est une insulte
pour un ambulancier d’être considéré ainsi ! On est plus que cela, »
a ajouté Jacques.
L’appel le plus difficile de leur carrière ?
Cette question était inévitable. Ils sont formés,
endurcis et bien préparés à toutes éventualités, mais ils demeurent
humains. Quel a été votre pire appel ? Celui qui vous a marqué le
plus. Pour Jacques, c’est lorsqu’il fut appelé sur un accident
d’auto impliquant trois victimes il y plusieurs années. Sur les
lieux, il n’y avait que deux personnes dans la voiture et il dû,
avec les policiers et sa collègue de l’époque, chercher la troisième
victime. Lorsqu’ils découvrirent le corps, il était complètement
sectionné en deux parties. « Cet appel était très contextuel,
c’est-à-dire que le degré de panique des individus, le fait que l’on
ne savait pas ce qui était arrivé vraiment. Je dois avouer que ça
ressemblait à une scène de film d’horreur lorsqu’on a retrouvé le
corps de la troisième victime. Par ailleurs, ma partenaire a
démissionné de son poste après cet appel, » a expliqué Jacques.
Comme l’ont expliqué les deux ambulanciers, il arrive que des
techniciens abandonnent leur emploi après des appels du genre. Par
exemple, ils me racontaient qu’un nouveau technicien dans le passé a
eu comme premier appel un accident majeur sur la 122 dans lequel
cinq personnes ont perdu la vie. Ce nouveau a démissionné après
cela. De manière générale, ce sont les appels impliquant les enfants
qui sont les plus difficiles pour eux, c’est d’ailleurs un appel
impliquant un enfant de 10 ans qui a le plus marqué Mario : « Lors
de cet appel, on ne s’attendait pas au pire puisqu’il devait s’agir
d’une chute. Lorsque l’on est arrivé sur les lieux, on a découvert
que le patient avait eu un grave accident avec un appareil agricole.
Je vous épargne les détails… mais ils ont dû agir très rapidement
pour que la mère qui arrivait sur les lieux ne tombe pas en état de
choc. On avait alors pansé les multiples lacérations afin que la
mère puisse accompagner l’enfant, » a expliqué Mario. Dans la
description, j’omets de détailler l’accident par respect pour la
jeune victime qui se porte très bien aujourd’hui. Grâce à cette
intervention, le jeune garçon a survécu.
Les contextes les plus stressants pour les
ambulanciers…
Tous s’entendent pour dire que les accidents
impliquant les enfants sont les contextes les plus stressants pour
les ambulanciers : « Aussitôt que nous recevons un appel impliquant
un enfant, l’adrénaline monte à tout coup, » ont admis les deux
hommes. Il y a également lorsque les patients ont des blessures très
graves : « Dans ces cas, on sait très bien, que le patient a
immédiatement besoin de soins et qu’il faut faire vite. Il faut être
allumés! » de dire Jacques. Il y a également quelques fusillades à
l’époque où les motards criminalisés étaient très présents dans le
centre-ville de Sorel : « Il faut garder son sang-froid lorsqu’on
entre dans un bar et qu’une fusillade a eu lieu. Bien souvent, on
savait très bien qu’il s’agissait d’un règlement de compte, mais il
fallait évaluer, stabiliser et agir, » a confié Jacques. Le
technicien comptant 27 années de service a également connu une
explosion majeure qui avait eu lieu à l’usine Atlas où il avait dû
soigner une connaissance : « Il peut arriver qu’on « tombe » sur une
personne que l’on connaît. C’est ce qui est arrivé lorsque j’ai dû
intervenir sur cet accident et je peux te dire qu’il y a une
différence lorsque le patient t’appelle par ton prénom ! » a conclu
Jacques Sévigny.
11 h 30 : deuxième appel
Le deuxième appel du 296 est un autre transfert de
Sorel-Tracy à Montréal. Je décide alors de quitter pour suivre le
camion 295. Les deux doyens ont qualifié cette équipe de « recrue de
l’année ». Ces recrues sont Joans Coll et Jean-Phillippe Matteau,
deux ambulanciers, âgés dans la trentaine.
Le 295 : un camion occupé!
Les deux jeunes ambulanciers en étaient à leur
quatrième appel en quatre heures de service lors de mon arrivée. De
plus, aussitôt assis dans le camion, on était déjà en direction pour
répondre à une dame âgée éprouvant une douleur au bras. Arrivé sur
les lieux, Jean-Phillippe s’est chargé de poser les questions à la
dame avec un ton calme et rassurant. Où se situe la douleur? Quels
médicaments avez-vous? Faites-vous de la haute pression? Depuis
combien de temps la douleur est-elle présente? Etc. Après cette
intervention de cinq minutes, ils ont escorté la dame qui avait
effectivement la main très enflée sur la civière et on se dirige
vers l’Hôtel-Dieu de Sorel. « Dans les cas où il y a des personnes
âgées, il faut être prêt à les dorloter, les rassurer et penser à ce
qu’ils soient confortables et en confiance d’aller à l’hôpital, » a
expliqué Joans après cet appel. D’ailleurs, les personnes âgées sont
nombreuses à faire appel aux ambulanciers et Joans et Jean-Phillippe
en sont conscients : « Ceux qui veulent devenir ambulanciers pour
faire seulement des appels de traumas ne sont pas à leur place. Il
faut aimer travailler avec les personnes âgées, » ont-ils expliqué.
Aussitôt sorti du stationnement de l’Hôpital, un autre appel…
14 h 00 : Gyrophare et sirène!
Le prochain appel est une priorité 2 , ce qui
signifie qu’il s’agit d’un transport urgent nécessitant un délai
d’intervention très rapide. Le patient est un homme âgé avec des
antécédents cardiaques et il éprouvait des douleurs à la poitrine.
Arrivée sur les lieux, Jean-Phillippe pose plusieurs questions à
l’homme qui éprouve de la difficulté à respirer. L’homme en question
disait avoir fait une crise cardiaque à la veille de Noël, avoir été
traité à Montréal pour ensuite revenir chez lui. Il souhaitait ainsi
mourir avec les siens. Les ambulanciers ont alors fait les
vérifications habituelles (rythme cardiaque, test respiratoire,
etc.) pour ensuite sortir l’homme sur la civière. La femme étant
assise à l’avant, j’ai alors pris place à l’arrière avec
Jean-Phillippe et le patient. Dès le moment où l’ambulance a
démarré, Jean-Phillippe n’a pas cessé de discuter avec l’homme
puisqu’il somnolait. Dans ces cas, il ne faut surtout pas que le
patient dorme! C’est pourquoi Jean-Phillippe a demandé à l’homme,
sur une échelle de 1 à 10, à quel point il ressentait de la douleur
dans la poitrine. En ce moment, cinq sur dix et la nuit dernière,
huit sur dix. Juste avant, Jean-Phillippe m’avait expliqué qu’une
douleur intense la nuit au thorax n’était pas bon signe puisqu’un
patient en repos complet qui éprouve des douleurs signifie que le
cœur a de la difficulté à remplir son rôle. Une fois rendu à la
salle de triage, Jean-Phillippe a dressé un portrait de la situation
à l’infirmière à l’accueil. Une fois le patient pris en charge, on
quitte pour la caserne. Les deux jeunes ambulanciers ont terminé
leur quart de travail et ils me déposent à la caserne où je rejoins
le camion 296, c’est-à-dire la même équipe qu’en matinée.
15 h 00 : il faudrait bien dîner !
Comme Jacques et Mario qui revenaient d’un deuxième
transfert à Montréal, je n’avais pas encore dîné. Quoi de plus réel
pour un journaliste que de vivre l’expérience jusqu’au bout. On a
alors demandé à la répartitrice un 09, c’est-à-dire une pause. Il
faut cependant rappeler que le camion 296 devenait le seul en
service puisqu’avec le départ du 295, il avait deux camions en
service. Nous espérions alors manger! Au restaurant, les deux hommes
d’expériences me signalent qu’il faut prendre un mets qui se prépare
et qui se déguste tout aussi rapidement. Comme s’ils savaient que
nous n’aurions pas une heure pour manger! Il s’est écoulé cinq
minutes entre le choix de mon « cheeseburger » et le moment où je le
mange. Après cinq minutes d’ingestion, je déguste un dessert.
Qu’entendons-nous à la radio : « centrale pour 296… ». C’est
reparti !
15 h 15 : priorité 1!
Nous voilà en direction pour une priorité 1 (appel le
plus urgent sur la liste de priorités). Il s’agit d’une sexagénaire
diabétique qui présente des problèmes d’orientation. À notre
arrivée, plusieurs membres de la famille sont présents, c’est
pourquoi Jacques prend soin de questionner l’entourage en plus de la
patiente. Par la suite, pour vérifier s’il y a un accident
vasculaire cérébral (AVC) chez la dame, Jacques fait le test de
Cincinnati. Ce test se fait en trois étapes. Jacques a alors demandé
à la dame de sourire afin de vérifier les muscles faciaux. Ensuite,
il a demandé à la dame de lever ses bras devant elle, ce qu’elle fit
avec succès et finalement il lui demanda de dire : « Le ciel est
bleu à Cincinnati ». La patiente a donc réussi le test avec succès,
ce qui a semblé rassurer la famille. Ce test est très simple, mais
il a permis à Jacques de vérifier s’il la patiente présentais des
signes graves de paralysie ou d’hémorragie cérébrale. Une fois assis
dans l’ambulance, Jacques a posé des questions qu’il avait déjà
posées auparavant. Cette démarche visait à vérifier le degré de
confusion de la patiente. Par exemple, la patiente se rappelait du
déroulement exact de sa journée, mais elle pensait que l’on était
mardi alors que nous étions vendredi. C’est pourquoi Jacques a
reposé sa question et il a soufflé la réponse. Il m’a ensuite
regardé pour me faire signe que la dame allait bien. Il m’a expliqué
par la suite qu’il peut arriver pour un diabétique de paralyser
temporairement sans qu’il n’y ait de conséquence, mais il ne faut
pas prendre de chance.
17 h 00 : La journée se termine pour moi… mais pas
pour eux!
Après cet appel, voilà que la journée s’achève pour
moi. Ce fut une journée bien remplie. Quant à Jacques Sévigny et
Mario Péloquin, ils poursuivaient jusqu’à 20 h. Durant cette
journée, ils auront eu que quelques minutes pour dîner. Ce qui rend
ce métier particulier, c’est qu’aujourd’hui tous les patients de
l’ambulance 296 ont été des personnes âgées qui avaient besoin
d’être stabilisées, sécurisées et transportées. Demain ? Peut-être
auront-ils à aller sur les lieux d’un terrible accident, ce qui
arrive régulièrement dans ce métier. Les ambulanciers doivent être
alertes et agir automatiquement, mais aussi prendre le temps de
mettre les patients en confiance. C’est un peu tout cela être
ambulancier. Un métier que peu de gens sont en mesure de pratiquer,
mais un métier qui passionne autant Joans et Jean-Phillippe qui
débutent leur carrière que Mario et Jacques après plusieurs années.
Ils ont terminé leur soirée avec une intervention
majeure!
Au moment de mettre sous presse, Jacques m’a fait
parvenir un courriel pour me raconter que son équipe, après mon
départ, avait été sur une priorité 1 alors qu’un homme était en
douleurs cardiaques importantes. Jacques a la formation nécessaire
pour administrer cinq médicaments et cette intervention a justement
nécessité une médication. Résultat de l’intervention : « un
succès! » m’a confirmé Jacques.
10 -4 !
Merci aux techniciens ambulanciers d’Ambulance
Richelieu pour leur transparence et leur générosité.