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Dehors, les dinosaures - suite »
Bonjour monsieur Lanouette,
Votre texte "Dehors, les dinosaures (bis)" m'a énormément émue.
Mon père a connu sa part de chômage travaillant dans la construction,
plus précisément comme "tuyauteur" dans les raffineries de pétrole de
l'est de Montréal, chez feu Fina et Texaco.
Voir un homme abattu la tête serrée entre ses mains de
dinosaures musclées à chaque lundi de misère, début de longues semaines
d'inactivités forcées tue une carcasse trop souvent abusée par le froid
et le vent glacial des tours de pieds non pas pour marcher mais pour
monter, hauteur qui rejoint le ciel. Cet homme, mon papa, le devoir de
faire vivre jusqu'au dernier enfant d'une famille éprouvée à grandeur de
vie, à l'élastique bien fragile les jours d'emploi, ce boomerang bien
involontaire, revenait toujours lui pincer la face.
Les premières fois de ces foutus arrêts de travail, mon
père me parlait de Félix et du chômage qui tue un homme. Je le
regardais, abattu, presque pleureur comme le saule. Mes premiers élans
maternels ont vu le jour car je voulais tellement le consoler et le
prendre dans mes bras. Ces bottines de travail étaient vides.
Ses pieds les boudaient et sa traditionnelle boîte à lunch traînait
fainéante et indifférente à son sort d'homme comme il ne s'en fait plus.
Un homme qui devait faire vivre sa famille en temps de crise du pétrole.
Son coeur ne fonctionnait qu'avec une pile, son moteur dépendant des
recharge d'énergie. Pis tout redevenait si rose, non pas noir
bitumineux, lorsqu'il revenait à lui, heureux et fier de replacer ses
pieds "din" bottines, fidèles complices de sa marche de p'tit homme à
tête haute, larges épaules et mains occupés à tenir son dîner renfermé
dans sa boîte.
La morale de cette histoire? Y en a qui l'on eu peut-être
plus facile que d'autres, n'est-ce pas? Ah! c'est vrai, mon père
n'avait pas d'éducation bin bin, milieu ouvrier quand tu le tiens
par les "gosses", pardonnez mon langage cru.
La différence d'hier à aujourd'hui. La société se fout
pas mal plus des diplômés universitaires que des diplômés de secondaire.
Y en a bin qui se trouve du travail su'l BÊS, lire bien-être social.
Ce qui revient à dire que je sympathise quand même avec
vous, Monsieur Lanouette, bien placée pour comprendre. Cependant, l'
"avantage" de se retrouver sans emploi à votre âge, si la sagesse vous
fait un clin d'oeil, votre famille, vos jeunes quoi, se sont envolés
depuis belle lurette, et votre conjointe, sans vouloir "entrer" dans
votre vie privée, vous colle (j'espère bien pour vous) encore à la peau.
Alors, saisissez ce temps de pré-répit pour ne pas attendre la maladie
et profitez-en au max pour retrouver les plaisirs de jeunesse.
Cessez de vous tourmenter, vous serez en amour avec
vous-même, (vous avez le droit). Retrouvez ce temps, si précieux
au commun des mortels, pour lui faire un pied-de-nez, lui qui se moque
de vos articulations et de vos cheveux. Montrez-lui qu'il n'a pas
d'emprise sur vos idées, vos mots, vos envies de... faire tout ce que
vous avez envie mais que vous ne pouviez faire à cause de lui, lui qui
vous presse, lui qui essaie de vous intimider. Montrez-lui qu'avec l'âge
la beauté du monde qui nous entoure est apprécié davantage car l'on se
connaît bien plus qu'à l'adolescence. Si jeunesse savait et si
vieillesse (vous n'êtes quand même pas vieux pardi) pouvait, bien,
moquez-vous du temps à votre tour en lui mettant su'l nez toute votre
finesse d'esprit (quel beau texte en passant - vive la langue française)
toute votre expérience si précieuse à vouloir faire prendre conscience
aux jeunes qu'ils devraient se tondre la laine su'l dos de mouton et
plutôt s'avouer bouc, beau panache inclus, en respect pour les brebis
non égarées, les brebis de la dignité et de la reconnaissance, les
brebis qu'ils ont défrisées, les brebis déshonorées.
Il m'arrive de penser aux jeunes qui finiront sans doute
par subir le même sort lorsque dinosaure.
L'éducation universitaire, du moins dans certains
domaines (ma fille étudie la musique classique à l'Université de
Montréal)n'est plus un gage d'excellence mais de bêtise humaine.
Vive la vie, vive l'amour, ça y'a pas un chat qui
m'empêchera de la vivre cette vie que trop souvent le prochain (surtout
les politiciens) essaie d'empoisonner. L'amour (écrit dans le sens
universel) c'est plus fort que les requins, les requins de la finance.
Comprendre que nous, les payeurs de taxes, les consommateurs, détenons
un certain pouvoir sur eux, c'est déjà se contenter de l'essentiel, le
strict nécessaire et ça, ça ne coûte rien. Les valeurs humaines sont le
trésor de l'âme.
Voilà ce que j'avais à écrire. Vous avez éveiller en moi
tout pleins de sentiments qui ont fait ce que je suis maintenant, à
cause du chômage de feu mon père, que je continue d'admirer. Il m'a
transmis son sens du devoir, des responsabilités, de la fierté
(lorsqu'il travaillait) et par-dessus tout son amour familial, de l'or
en barre, vous dis-je.
La consolation a bien meilleur goût lorsque consommée
avec intelligence.
En toute amitié,
Hélène Jetté
Helene.Jette@moncanoe.com