Une chronique de
 Jocelyn Daneau

dimanche 03 mai 2020

Apprendre à mourir à l’ère du COVID-19

Le titre de cette chronique pourrait être celui d’un nouveau cours, facultatif à l’éducation aux adultes ou obligatoire dans le cadre d’une démarche de préparation à la retraite. Parce que plus je prends connaissance des reportages dans les médias sur le quotidien du courageux personnel en CHSLD, plus j’ai l’impression de regarder les épisodes d’une série télévisée d’anticipation, sur ce qui pourrait m’arriver à partir de maintenant. En fait, l’équation est simple, la fin est connue et l’intrigue accessoire : CHSLD = mouroir.

Puisque c’est un sujet d’actualité 7 jours sur 7 où à chaque 13 h., on nous ramène un nouveau bilan quotidien de mortalité, comme pour les côtes de la bourse sur le TSX de Toronto. Parlons donc de mort, en l’occurrence de la mienne. Ça pourrait aussi être la vôtre.

Première expérience de ma mort

Elle est arrivée voilà quelques années sans crier gare, lorsque l’on m’a retiré la vésicule biliaire, ici à l’Hôtel-Dieu de Saurel. Opération maîtrisée depuis longtemps par les chirurgiens, qui s’est très bien déroulée, elle se fait sous anesthésie générale c.-à-d. dans un état de « black out » total. Mais contrairement à la mort, l’anesthésiste te réveille. Ce que ne peut pas faire ou ne veut pas faire, ce Dieu abstrait et inexistant que des millions d’Hommes et de Femmes vénèrent, sous différentes déclinaisons depuis des millénaires.

L’anesthésie, c’est comme la mort. Un instant, tu y es… et tu n’y es plus, dans le même intervalle de temps; sans conscience que tu es passé d’un état de veille au noir le plus absolu, sans savoir et le comprendre. Subitement, après un temps sans temporalité, tu te réveilles ailleurs en te demandant dans l’instant, quand l’opération va commencer. Elle est déjà réalisée, comme si on se réveillait dans une autre dimension.

La mort, c’est comme l’anesthésie, mais tu ne te réveilles pas. Il ne se passe rien dans l’instant, dans le suivant et tu ne sais pas que tu es dans rien, pour toujours; parce que quand vient le rien, c’est le néant absolu. Alors, la grande question, sans égard à la souffrance qui peut l’accompagner, pourquoi avoir peur de la mort? Pourquoi avoir peur d’un rien, dont tu ne sais rien et qui se résume à rien?

La mort, seule fatalité de la vie, en est l’aboutissement extrême. Quand on vous dit que ce n’est pas négociable, il y a toujours un espoir, même infinitésimal d’améliorer les choses. Pour ce qui de la mort, elle ne négocie pas. Même quand on vit sur du temps emprunté, le résultat de la négociation est connu. En fait, la mort c’est la seule certitude humaine. D’ailleurs, dormir chaque jour et malgré les rêves, n’est-ce pas comme on le répète, l’apprentissage de la mort? C’est le grand philosophe de l’Antiquité, Plutarque (46-125), qui disait que « Dormir et mort sont frères jumeaux ».

Seconde expérience de ma mort

C’est maintenant chaque jour. À l’époque prépandémie, ouvrir la télévision, la radio, internet, etc., c’était selon nos intérêts, y côtoyer la mort en direct. Comme à la guerre au Yémen, une famine en Afrique, le désœuvrement en Haïti ou suite à une bombe dans un marché de Kaboul en Afghanistan, ce sont des morts d’ailleurs. Ce sont les autres. Cette violence, c’est un virus des autres contrés et nous nous réconfortons en pensant à tort, que ces gens sont vaccinés ou immunisés collectivement contre ces maux. Nous, on s’en va au Costco ou à Saint-Bruno.

Mais si à Saurel, la mort n’est pas en direct dans un de nos CHSLD ou dans l’une de nos nombreuses maisons de retraite, elle est dorénavant assez proche. Elle est sur nos différents écrans en continu et en haute définition, assez pour susciter physiologiquement la peur; nous qui vivons maintenant notre vie, presque 24/24, 7/7 en regardant du 16/9.

Concrètement, l’espérance de vie au Québec est présentement de 80,6 ans pour les hommes et de 84,5 pour les femmes. Je ne veux pas vivre et mourir dans un CHSLD aux mains d’inconnus, si bien intentionnés soient-ils. Parce que ne nous cachons pas la tête dans le sable, les CHSLD ont été pensés comme des terminus de la vie pour société civilisée. Présentement, à regarder le taux stratosphérique de mort par 100 000 habitants au Québec, lequel nous place dans le peloton de tête des pays dits civilisés, j’ai plutôt l’impression que c’est l’illustration de l’échec du modèle québécois; celui qui tire partout dans toutes les directions, à force de vouloir se mêler de toutes les phases de notre vie et qui en bout de piste, n’atteint aucune cible.

Ainsi, avec la narration quotidienne de l’expérience en CHSLD et surtout de toutes ces histoires d’horreur, j’ai l’impression de vivre par anticipation, les dernières années de ce que pourrait être ma fin de vie. Certes, la mort est un acte solitaire et ultime qu’un jour il faut affronter; mais mourir dans l’indignité comme plusieurs présentement, n’est pas digne de nos prétentions comme société.

Je me fais donc un scénario nettement plus rose bonbon de ma mort et je le vis confortablement dans le déni.

La banalité de la mort

Comme nous tous, François Legault a le droit à ses états d’âme, surtout dans le présent contexte où chaque jour est un défi; où la prise de décision se fait publiquement en mode apprentissage. Je l’écoutais donc en ce 30 avril 2020, débiter mécaniquement les derniers chiffres de la pandémie : décès, cas confirmés, hospitalisation, etc. Nous sommes rendus des habitués de la mort.

Une trentaine de morts dans un CHSLD, c’est devenu un fait divers, une statistique. Et comme pour tout fait divers, dans le genre de la rubrique des chiens écrasés, nous en sommes devenus émotionnellement déconnectés.

Certains pourront faire le parallèle avec le concept de banalité du mal véhiculé par la philosophe Anna Arendt (1906-1975). Vous avez raison. Cependant, de grâce, n’associez pas le présent contexte à celui décrit par Arendt. Mais il n’en demeure pas moins que la mort dans les CHSLD, n’a plus rien d’extraordinaire et devient notre pain quotidien; où notre moral ou ce que nous pensions être notre moral est en suspens.

Droit à mourir dans le respect de notre autonomie

 

Suggestion de lecture : « La vie, à quel prix? » (Le Soleil, 2015). Je vous en cite un extrait : « Nos succès médicaux ont parfois un envers tragique : nous empêchons quelqu'un de mourir sans vraiment lui redonner la vie. »

 

A priori, sachant que la durée moyenne d’un séjour dans un CHSLD varierait entre 485 et 838 jours, est-ce que j’aurai le goût de passer cette période, potentiellement les derniers moments de ma vie, dans des conditions que je n’aurais normalement pas acceptées? En ce qui me concerne, posez la question, c’est y répondre, dans l’état actuel de ma réflexion.

 

À la lumière de la situation dans les CHSLD et considérant tout le débat entourant les différentes interprétations et usages de la loi 52 concernant les soins en fin de vie, communément appelé Mourir dans la dignité, serait-il approprié d’y introduire un volet concernant « Le droit au suicide assisté et à l'euthanasie »? Je le crois.

 

Jocelyn Daneau, isolé et aimant la vie, jocelyndaneau@gmail.com

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